La solidarité … le retour (durable) ?


Actors of Change / mardi, mars 31st, 2020

Parce-qu’il faut bien rester positifs … Parce-que des avantages, il en ressort de chaque évènement de la vie, aussi dramatique soit-il. Parce-que personne n’est à l’abri, parce-que nous sommes tous touchés, nous citoyens, nous en tant que collectivité qui se voit même étendue à la notion de collectivité mondiale. Du nord au sud, de l’ouest à l’est, nous ne formons qu’une seule entité, nous voilà soudainement tous égaux de par le monde, car tous aussi démunis face à ce virus, indépendamment de nos origines ou moyens financiers …

La vie en confinement est une situation inédite pour la majorité d’entre nous. Cette pandémie nous place, que nous le voulions ou non, face à nous-mêmes, face à nos peurs, face au constat que notre condition d’être humain est finalement bien fragile… Nous nous trouvons interloqués, déstabilisés, angoissés … si peu habitués à nous retrouver avec nous-mêmes pendant plusieurs semaines d’affilée. Nous constatons que notre nature humaine est si peu armée, voire complètement désarmée face à la force de la Nature. Un petit virus contre un monde entier civilisé et rationnel … et c’est la déconfiture de nos systèmes que nous avons mis des années à bâtir et auxquels nous croyions fortement … La Nature peut se montrer obstinée dans sa volonté de nous rappeler que nous sommes si peu de choses … Nous qui nous croyons maitres et invincibles. L’être humain a décidément la mémoire courte car ce genre d’évènements, allant des pandémies aux catastrophes naturelles, ne sont pas rares, au contraire, on peut dire qu’ils sont cycliques.

Mais l’être humain s’obstine lui aussi … dans sa stupidité qu’est notamment son absence de vision à long terme et sa volonté à vouloir tout maitriser … ce que pour preuve, il est incapable de faire.

 

Applaudir les soignants, certainement … regarder en arrière, nécessairement

La situation actuelle nous offre l’opportunité de jouir d’un peu plus de temps: profitons-en pour réfléchir au mode de fonctionnement de notre société.

Partons de ces faits : quand avons-nous parlé pour la première fois de la pandémie de Covid-19 en Chine? A partir du mois de décembre 2019. Quand cette dernière est-elle apparue en Italie ? En date du 31 janvier 2020 alors que deux touristes chinois avaient été testés positifs … Les mesures de confinement en Belgique ont pris place le 18 mars. Chercher l’erreur ne vous prendra pas des plombes : le temps de réaction des gouvernements italiens mais aussi belges se compte en nombre de mois. L’épidémie était prévisible, ses conséquences étaient visibles depuis un pays pas très éloigné du nôtre. Et pourtant …

Pourquoi un temps de réaction aussi long alors que nous avions été témoins des ravages du coronavirus en Chine ? La léthargie de mon propre pays depuis le début de l’année 2020 me pose question … Ensuite, pays soit-disant riche et industrialisé, nous voilà mis face à une pénurie de choses essentielles que sont les masques de protection, le gel hydroalcoolique, de même que les respirateurs ! Pays surréaliste qui est le nôtre, on propose à la population de faire oeuvre de générosité en octroyant des dons aux hôpitaux … et voilà que l’on se croirait presque en territoire africain où les infrastructures sanitaires d’un pays ne sont pas suffisantes pour protéger et soigner les citoyens …

Ces derniers jours, on a applaudit les mesures décidées par la Première Ministre, soulignant le courage de son ton ferme dans ces circonstances exceptionnelles …

Oui, mais … les Belges auraient-ils la mémoire courte ?

En effet, il fut un temps où, cette même personne était Ministre du budget et membre d’un gouvernement qui a réduit le budget à accorder aux soins de santé (entre autres). Les mêmes personnes à l’origine de ces coupes sont celles qui nous expliquent aujourd’hui la raison d’être du confinement : ne pas surpeupler les hôpitaux … pour lesquels elles ont elles-mêmes oeuvré à les vider de leur financement public …

Lors du gouvernement précédent, des coupes budgétaires ont été menées dans le domaine social et plus particulièrement dans celui des soins de santé pour faire, disaient-ils, des économies1 … Sur fond d’un discours tourné vers un objectif de hausse du pouvoir d’achat, on s’en est pris aux cotisations sociales et au financement des soins de santé de manière générale2.

Ces mêmes personnes nous imposent un confinement, certes nécessaire, mais qui n’aurait peut-être pas été à l’ordre du jours si elles n’avaient pas pris les décisions qui ont été les leurs il y a quelques années. Et c’est la population aujourd’hui qui en paie le prix, sagement, et qui accepte de payer des amendes pour non respect de mesures décidées et imposées par une sorte de commandement unique entouré de quelques experts.

Les Belges seraient-ils un peuple docile?

L’histoire des masques de protection détruits et non remplacés3 est synonyme d’une lacune étatique grave, alors que tant la population que le personnel soignant ont un besoin criant de moyens de protection depuis le début de l’épidémie. De même, le manque de respirateurs permettant à tant de patients de survivre est tout aussi inacceptable. Nos Etats ont ici clairement failli aux obligations qui leur incombaient … et des citoyens en ont perdu la vie. Malgré les images et les infos dramatiques venant directement de Chine et ensuite d’Italie, on n’a pas jugé utile de commander des millions de masques de protection bien avant que l’épidémie ne fasse parler d’elle sur notre territoire !  Non, la triste réalité des masques manquants n’aura pas été sans conséquences majeures. En effet, à cause de cette pénurie ainsi que du délai d’attente pour l’arrivée de la commande effectuée par le gouvernement, nous, citoyens, avons été désarmés pour nous protéger de ce virus, le confinement que nous subissons en aura été plus long et l’économie d’autant plus touchée. Et puisque nous n’avons pu nous protéger efficacement, certains d’entre nous ont été contaminés et d’autres encore en sont morts … Non, l’histoire de ces masques manquants, détruits ou encore refusés4, n’est pas qu’une absurdité à prendre en plus à la rigolade …

Serait-il nécessaire de rappeler l’existence d’obligations positives qui incombent à un Etat ? Ces obligations mettent en exergue le caractère obligatoire des engagements étatiques et la nécessité pour l’État d’agir en tant que garant de l’effectivité de nos droits. Je songe à l’obligation positive pour l’Etat de protéger le droit à la vie … et d’assurer par ce biais le droit à la protection de la santé. De manière plus spécifique, l’Etat a l’obligation de protéger la population en mettant en place et en finançant adéquatement un système de santé efficace prêt à intervenir lors de l’irruption d’épidémies ou de pandémies …

De la même manière que la crise financière de 2008-2009 nous a ouvert les yeux sur la fragilité de nos systèmes financiers, la crise du Covid-19 nous donne l’opportunité d’ouvrir grand nos pupilles sur le mode de fonctionnement interne adopté par notre Etat, spécifiquement aujourd’hui en ce qui concerne la gestion de nos soins de santé et de l’importance accordée à ces derniers par les pouvoirs publics.

 

Elément positif : le retour de la solidarité … et de l’intérêt pour l’Etat social?

On a oeuvré à sous-financer il y a quelques années ce qui, aujourd’hui, retient toute notre attention car on réalise que c’est sur lui que la vie de tous repose : notre système hospitalier. Comme un aveu de faiblesse, les mêmes personnes aujourd’hui re-financent ce qu’elles ont sous-financé plus tôt5. Même notre gouvernement néolibéral utilise des termes que nous ne lui connaissions pas : « prenez soin de vous et des autres ». Fini l’individualisme, place à la solidarité !

Que faut-il retenir de ce qui précède ? Que finalement une crise sanitaire et une bonne dose de peur collective peut aussi apporter du positif : amener la population à reconsidérer la notion et l’importance de la solidarité. L’opportunité provoquée par la crise du Covid-19 permet de nous rappeler ce qui essentiel au bien-être de notre société : la solidarité à l’échelle de la nation. Mais pas une solidarité temporaire, suscitée lors d’évènements dramatiques, et s’évaporant aussi vite dès que la source de ces évènements disparait …

Non, aujourd’hui j’ose imaginer que nous aurons eu le temps de reconsidérer l’importance de notre système de sécurité sociale, allant de l’importance vitale d’avoir des infrastructures sanitaires durablement et efficacement financées, à l’existence d’un système de chômage surgissant au moment et ce pourquoi il a été créé : lors des périodes de crises, économiques ou autres.

En effet, n’oublions pas que beaucoup d’entre nous auront pu en profiter : des personnes ayant été contaminées aux gens non contaminés mais qui se sont vus forcés de suspendre leurs activités professionnelles : nous avons tous pu jouir de soins de santé et d’un chômage temporaire. Et ce, à l’inverse de certains pays dans d’autres régions du monde qui s’en sont vus, ou qui s’en verront, privés, subissant alors si pas une mort physique, une mort professionnelle et/ou financière.

Nous nous sommes battus hier pour construire un des systèmes de protection sociale les plus performants au monde.

Battons-nous aujourd’hui pour le protéger.

 

Lydie Goubet

 

 

1Voir la loi relative à la mise en place du tax shift du 26 décembre 2015. Voté en 2015, le tax shift est introduit en plusieurs vagues de mesures entre 2015 et 2018. Il a notamment pour effet de diminuer le taux de cotisations patronales de 33 % à 25 %. À partir de 2018, suite à l’entrée en vigueur de l’ensemble des mesures, il engendre annuellement une perte de recettes de cotisations sociales de plus de 3 milliards pour la sécurité sociale. Ces pertes sont en partie compensées par des effets retour sur l’emploi et par l’octroi de financement alternatif supplémentaire mais pas totalement. L’un dans l’autre, cela a provoqué, entre 2016 et 2019, une perte totale de 2,3 milliards de recettes pour la sécurité sociale ; http://www.revue-democratie.be/index.php?option=com_content&view=article&id=1360&catid=43&Itemid=127

2Le budget des soins de santé devrait augmenter d’environ 2,5% chaque année afin de répondre à l’évolution des coûts. Mais la norme de croissance annuelle du budget des soins de santé a été fixée par le gouvernement à 1,5% depuis 2015. En 2017, une coupe de 900 millions d’euro était particulièrement mal passée. Au total, les économies réalisées sur l’ensemble de la législature ont représenté environ 2,1 milliards d’euros, d’après une estimation de Solidaris ; https://www.lecho.be/dossiers/coronavirus/a-t-on-trop-sabre-dans-les-soins-de-sante/10217313.html

3https://www.levif.be/actualite/belgique/quand-maggie-de-block-faisait-detruire-six-millions-de-masques-contre-le-coronavirus-sans-les-remplacer/article-normal-1268215.html; https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/25/la-belgique-toujours-en-manque-de-masques-possedait-un-stock-important-mais-l-a-detruit_6034437_3210.html

4https://parismatch.be/actualites/societe/385685/pourquoi-maggie-de-block-a-t-elle-renonce-a-3-millions-de-masques-ffp2

5« un budget d’un milliard d’euros a été prévu pour faire face aux dépenses supplémentaires liées au Coronavirus. Celui-ci pourra être complété en cas de besoin. S’agissant plus spécifiquement du financement des hôpitaux : quoi qu’il arrive, les considérations budgétaires ne viendront pas s’ajouter à leurs préoccupations journalières. Nous prendrons toutes les dispositions nécessaires pour nous assurer que le financement des hôpitaux soit à la hauteur de la crise. Plus qu’un engagement, c’est notre devoir. Ce que nous souhaitons, c’est qu’ils puissent se concentrer exclusivement sur leurs patients et la prise en charge de ceux-ci. ». https://plus.lesoir.be/289726/article/2020-03-24/sophie-wilmes-repond-aux-critiques-je-vous-lassure-nous-travaillons-sans-relache?referer=%2Farchives%2Frecherche%3Fdatefilter%3Dlastyear%26sort%3Ddate%2Bdesc%26start%3D20%26word%3Dsoins%2Bde%2Bsante

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